Les sphères – Le modeleur centrifuge

Rêvons un instant d’un objet tirant sa forme de la matière même dont il est fait, comme si l’un et l’autre étaient en étroite concomitance. C’est déjà un peu le cas de certains minéraux qui se présentent spontanément sous la forme de cristaux ou encore du mercure, lequel se ramasse en une boule compacte qu’on peut même aisément séparer en plusieurs petites billes, tout aussi parfaites et plus petites. Ces formes ouvragées par elles-mêmes sont-elles aussi inertes qu’on le pense? L’on croirait ces êtres à peu près vivants et autodéterminés, parce que ce n’est pas que du vrac mais bien des êtres, semble-t-il. Comme des chiens à la forme de chiens, réalisés en peau de chien.

Imaginons encore une forme liée à son environnement au point même de s’y être façonnée par acculturation spontanée, simplement du fait de se trouver là. Que ce soit par exemple un vrac appelé à geler ou se distendre pour se décliner en un objet, trouvant sa forme dans un répertoire venu de nulle-part. Un sculpteur faisant une telle rencontre aura bien le droit de se trouver un peu inutile dans un monde où il arrive en retard, un monde déjà créé. Apparemment fermé, refermé sur ses propres règles. À tout le moins sera-t-il en droit de s’asseoir tranquillement et apprécier l’éloquent spectacle des choses qui se font toutes seules.

Un créateur de choses pourra aussi tenter sa conversion en créateur de mondes, lesquels sauront mettre en place des conditions favorables à l’éclosion de quelque forme inédite ou, à tout le moins, qu’il puisse revendiquer d’un peu plus loin. 

En début de séance, je me mets à faire des clapotis dans une petite portion de plâtre, souhaitant voir se figer un instantané, celui d’une surface qui tressaille. Pas pour avoir moulé le simulacre d’un frisson contre un motif existant mais, au contraire, pour avoir fait si bien tressaillir la surface, qu’elle s’en souvienne et le commémore.

J’aurais quand même aimé figer cet instant très court et précieux qui se situe sur une frontière entre deux états, comme le réussissent à le faire les photographes. Or le temps de prise du plâtre étant bien trop long, il se trouve que chaque tapotement ne contribue au contraire qu’à créer des vides et des pleins s’érodant les uns les autres, se résumant précisément et mesurément entre les deux. En somme, de tous les états, le plus moyen, le plus consensuel. La ligne d’horizon. De plus, chaque secousse s’acharne à tasser la matière encore plus densément, tant et tellement que pour couler un miroir de plâtre, je ne m’y serais pas pris autrement. Enfin saurai-je à l’avenir comment faire pour couler en plâtre une surface qui ne tressaille pas.

Ainsi je constate que la gravité a raison des frivolités, les ramenant au plus bas, les aplanissant.

J’ignore tout de la force invisible qui génère le déploiement des cristaux mais pour une sphère, je soupçonne soit la perfection sinon un mouvement associé. Une rotation, un parcours même anarchique qui, à force de répétition, reviendra inlassablement à s’araser en autre consensus, un rayon d’autant plus net que sera la vitesse de rotation. Un temps d’exposition assez long nous le montrera par ailleurs comme une danse spectrale confortablement lovée dans un espace sphérique. Un cocon, une matrice.

C’est dire que j’ai continué mes expériences comme la dernière, consistant à trouver la forme dans le mouvement lui-même lorsqu’il se montre plus fort que les angles somme toute arbitraires qu’on lui a intimés.

J’ai tout mon temps pour attendre la prise d’une autre portion de plâtre, versée dans un petit moule carré que je fais tourner avec une perceuse contre la roue du diable. Par une rotation soutenue, le contenu en vient vite à se placer tout seul pour former la plus belle petite cavité demi-ronde et blanche, soigneusement calculée par les forces du monde, très peu profonde en son centre, ignorant les coins du moule pour remonter gracieusement le long des flancs jusqu’aux bords et expulsant même un excédent de matière qui ne semble pas nécessaire à son dessein.

Dispositif servant à faire tourner un moule carré rempli de plâtre liquide.

Comme cela arrive parfois, l’on se recule un peu pour ouvrir une à une les poupées russes et constater qu’on s’est affairé sur la création d’un petit cratère bien rond, lequel se trouve en ce qui pourrait être le lieu de l’expérience, pertinente en son centre et moins dans le pourtour. Une micro ville où se sont abattues des précipitations, bien ordonnées à l’intérieur d’un certain diamètre. Ce quartier de ville est peuplé d’une sélection d’outils qui ont été mobilisés précisément pour cette expérience-là. Au-delà, d’autres frontières, d’autres juridictions. Quelques éclaboussures moins pertinentes, d’autres outils, moins pertinents.

Dispositif servant à faire tourner un moule carré rempli de plâtre liquide.

Les batailles se jouent sur les champs de batailles. C’est après qu’on les gagne ou qu’on les perd, lorsqu’on retourne voir et qu’on essaie de repasser le film des tenants et des aboutissants.