Les fûts

Secteur de la traverse, Lévis

Bronze

Chaque élément : 62 x 120 x 535 cm. Occupation totale : 1.20 x 5.35 x 12 m.

Le secteur de la traverse de Lévis n’est jamais resté pareil bien longtemps, ayant connu de multiples mutations au cours de son histoire. Les incendies, l’âge d’or et le déclin du transport ferroviaire, les rapides mutations des activités industrielles et des technologies, émaillent un paysage impossible à figer dans le temps.

Tous les lieux renferment un potentiel d’insolite, offrant des angles divers qu’un artiste peut essayer d’interpeller comme entrée en matière. Sans chercher à les illustrer, je les garde en moi au travail, comme un état d’esprit qui s’installe tranquillement dans l’atelier. Telle que je l’y ai perçue, cette énergie spécifique au lieu finira par m’accompagner dans une dynamique sculpturale, une expérience esthétique.

Maquette de l'œuvre Les fûts de François Mathieu.
Les sculptures monumentales se développent d’abord sous forme de maquettes de travail, tout en les gardant en relation avec un témoin de même échelle.

Il m’importe d’introduire une œuvre avec pertinence dans un environnement donné et plus encore lorsqu’il s’agit d’un espace public. Pour le secteur du Quai Paquet, je retiens l’idée générale de changement et d’adaptation. En ce sens, j’ai imaginé quelque chose qui se dresse, non pas à la manière d’un monument solidement ancré dans le granite mais celle d’une présence souple et opportuniste, basculant en position debout aussi longtemps que les conditions le permettront. À l’appui, ces formes verticales présentant des bases apparemment oscillantes.

Si les fûts semblent chaque jour en proie à de nouvelles rotations, la station à peu près verticale évoque un fébrile équilibre. Semblant simplement déposées sur le sol, les figures graciles se tiennent en oblique en dépit des vents dominants, en négociation avec un monde qui change et changera encore.

Bien que les trois éléments soient placés en ligne droite le long de la voie cyclable, leurs têtes semblent tracer un arc bifurquant vers le fleuve. Auraient-elles pivoté sur leurs bases? S’apprêtent-elles à se redresser parfaitement comme les mobiliers urbains des environs ou vont-elles au contraire s’affaler sur le sol ? Certains verront dans les grandes rotules un vocabulaire tiré de la mécanique, d’autres reconnaîtront des articulations plus anthropomorphes. Ne serait-ce que d’un point de vue fonctionnel, ces présences insolites arborent certainement le vocabulaire le plus improbable pour évoquer la stabilité. Le changement alors ?

Mon approche est le plus souvent abstraite. Or à mesure que la sculpture commence à trouver sa dynamique intrinsèque, peuvent apparaître par elles-mêmes des références associables et que j’accueille volontiers. Comme les double-sens qui viennent avec les mots, les formes et leur matière, la présence et son échelle, réveillent toutes sortes d’affects qui ne sont pas toujours les mêmes d’une personne à l’autre. Cela en élargit le sens, le rendant moins univoque.

Notamment, de longs fûts comme ceux-là habitent un paysage maritime d’une manière plus évocatrice qu’ils le feraient ailleurs, un peu comme si l’on y voyait des mâts. Tout près de l’ancien chantier naval, on croirait aussi voir des roulements à billes surdimensionnés comme on se les imagine sur ces immenses bateaux ou encore pivotant d’impossibles cadrans. D’autres verront des balises flottantes, lesquelles se dressent inlassablement au-dessus des vagues. Non pas en s’imposant par la force mais en se replaçant peu après qu’on les ait vues tanguer.

Un fût, ce peut être bien des choses si l’on se fie aux définitions usuelles. Cela permet de garder le sens ouvert ou plutôt, dirigé vers les objets eux-mêmes, plutôt que sur une symbolique qu’ils seraient chargés d’illustrer. En somme, j’ai choisi ce titre non pas pour désigner quelque chose que l’on connaît mais pour parler de sa forme et sa présence matérielle.

La réalisation

Un sculpteur est toujours content lorsqu’apparaissent dans sa tête les intuitions de départ. Or pour moi, le travail manuel est la période la plus faste en retournements parce que dès lors, les idées ne font plus le poids devant ce qui se présente plus concrètement. On se dirige résolument vers des expériences plus empiriques alors qu’un choix de matière ou même un lent travail de façonnage tiennent le rôle principal.

Le bronze est une matière associée à la mémoire et au patrimoine. On le qualifie à juste titre de matière noble. Or en s’éloignant du langage plus connu de la statuaire, on est à même d’apprécier sa grande polyvalence. Il est presque même déroutant de voir utilisé un matériau capable d’aussi fines subtilités – même les canons sont le plus souvent très ornementés – pour produire des formes somme toute très minimales. Cela étant, le bronze invite à une panoplie d’approches du matériau et je ne m’en suis pas privé.

La maquette d'une sculpture accompagnée d'une sphère de styromousse à l'échelle de la sculpture à produire. Après façonnage, elle sera moulée puis refaite en bronze.
En art public, il est toujours intrigant d’exécuter à échelle réelle un projet qui n’a été vu qu’en maquette. Un artiste aimerait bien se garder une zone de liberté afin de poursuivre en grand une recherche ayant été entamée en plus petit, ce qui n’est pas exactement possible dans ces contextes de commandes. On espère toujours avoir visé juste.

Une sphère de plâtre de l'artiste François Mathieu, fabriquée comme modèle pour en faire une sculpture de bronze.
La forme initiale ayant été façonnée mécaniquement dans du styromousse, on s’est assuré d’une parfaite géométrie d’ensemble. L’addition d’une fine couche de plâtre permet d’obtenir une surface plus uniforme qu’on peut aussi poncer jusqu’à satisfaction.

C’est à mon atelier de St-Sylvestre qu’ont commencé les premières étapes de façonnage. Depuis plusieurs années, j’entretiens une fascination pour la forme sphérique qu’il m’a alors été possible de revisiter dans une matière très sensuelle et subtile mais aussi extrêmement délicate qu’est le plâtre. Moulant ensuite cette forme avec autant d’égards que l’aurait été un objet finement texturé, je fus à même d’expérimenter – à l’envers – le même standard de précision que l’on porte aux éléments mécaniques, par exemple. Curieusement, une forme aussi minimale ne pardonne aucun écart quant à sa forme générale ou de possibles accidents de surface. La fragile sphère de plâtre s’acquitte de son rôle jusqu’au sortir du moule, alors qu’on peut enfin en disposer.

Une cire de fonderie vient d'être coulée dans un moule. Ce moule flexible fait de silicone est parfaitement enchâssé dans une chape de plâtre, laquelle se démonte en deux parties.
L’image ci-haut montre en couleurs bleuâtre et orangée la prise d’empreinte en silicone souple, parfaitement enchâssée dans une chape de plâtre en deux parties, dont le rôle consiste à prévenir les déformations. En rouge, apparaît à l’intérieur la cire de fonderie qui, en somme, représente exactement le volume qui sera bientôt coulé en bronze, autant par sa forme qu’en épaisseur.

Des moules de céramique destinées à la fonderie d'art. On perçoit la forme d'une demi-sphère ainsi que le chemin de coulée et les évents.
Les cires ayant été coupées en deux hémisphères, on leur a adjoint un système de chemins de coulée et évents, fabriqués eux aussi de cire de fonderie. Lorsque la construction de cire est complétée, elle est noyée dans des bains successifs de céramique réfractaire, jusqu’à produire des moules de bonne qualité structurale et résistant à des températures extrêmes. Un séjour dans un four permettra d’évacuer la cire qui sera éventuellement recyclée. Désormais, tout l’espace libre dans la céramique sera rempli de bronze en fusion.

Des sphères de bronze de François Mathieu en cours de fabrication. Ces dernières ont été coulées en deux parties pour être assemblées par la suite.
Les hémisphères ont été coulées en bronze puis assemblées par soudage. La section linéaire des sculptures a pour sa part été fabriquée à partir de bronze en plaques, soigneusement soudées puis assemblées aux sections coulées.

Assemblage au TIG d'une sculpture de bronze deFrançois Mathieu.
Une autre difficulté s’ajoute à la production de pièces semi-ouvertes comme celles-là. Il faut prendre en compte un vigoureux retrait qui se produira lors du refroidissement des pièces coulées. Ce phénomène s’accompagne de possibles déformations, posant le défi de rectifier les composantes qui seront soudées dans une parfaite continuité et sans que rien n’y paraisse.

Les expertes de l'Atelier du bronze appliquant la patine finale sur de grandes sculptures de François Mathieu.
Une pièce de bronze livrée à elle-même en extérieur va progressivement tendre vers le noir pour ensuite se tapisser çà et là de vert-de-gris. C’est pourquoi dès leur réalisation, les pièces ont été patinées au moyen d’oxydes visant à hâter ce même processus, tout en leur procurant une coloration plus égale. Par la suite, les changements d’apparence ne sont pas le fait d’une dégradation mais du temps qui passe, laissant apparaître ses traces. Si quelque chose se dégrade avec les années, ce n’est pas le bronze mais son fini.

Installation de sculptures de bronze en les enfilant dans des pieux vissés, pour obtenir un rendu parfaitement discret.
Photo: Diane Poulin

L’étape finale consistait à enfiler les sculptures à l’intérieur de pieux vissés, afin d’obtenir une installation subtile et fiable.

Pour cette réalisation, merci à mes amis de l’Atelier du bronze d’Inverness.

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