Photos de voyage

Extension de la pratique des idées, voilà le titre d’un échange d’artistes réalisé en 2017 entre VU photo de Québec avec la collaboration de Manif d’art de Québec et FRAEME à Marseille. Plutôt que de faire voyager des œuvres outremer, nous avons échangé des protocoles appelés à être réalisés là-bas par les artistes Français et inversement. Nous allions éventuellement tous faire connaissance mais plus tard. Les Français sont venus en premier pour voir ce que nous avons fait de leurs protocoles au Musée d’art contemporain de Baie-St-Paul. Ensuite ils nous ont reçus à Friche la Belle de Mai pour nous montrer comment ils ont interprété les directives des artistes Québécois.

Voici donc le protocole que j’ai envoyé à l’aveugle, sans en connaître le(la) destinataire. Éventuellement, c’est l’artiste Claire Dantzer qui l’a pris en charge.

Préambule

Dans le but d’en rendre la lecture plus limpide, j’ajoute un petit explicatif sur le protocole que j’ai suivi tout du long, en route vers mes interlocuteurs en PACA. Je prends en compte que VU est un centre d’artistes dédié à la photographie, ce qui ouvre sur la cartographie et l’art numérique.

Nous faisons souvent confiance aux cartes pour voyager et nul doute qu’elles sont fiables. Fomentant le projet de suivre une route rectiligne à partir de chez moi jusqu’à destination, j’ai mesuré une déviance de deux degrés sur l’axe Ouest-Est. J’ai établi le tracé directement sur mon écran d’ordinateur, une ligne légèrement désaxée mais bien droite, à l’aide d’un élastique tendu. J’avais le cap, qu’il me suffisait alors de garder jusqu’à la fin.

Pour la suite des choses, c’est le cadre et l’envergure des cartes qui m’intéresse. Une recherche Google sous Quebec city m’a rendue la ville dans un cadre générique, une échelle aléatoire s’étendant sur environ 187 kms à l’horizontale. L’idée de voyager par l’image m’a ensuite imposé de tasser le centre-ville complètement à gauche de la carte afin de voir quelle escale m’attendait à l’autre bout de l’élastique, soit 187 kms plus loin. L’ultime pixel de cette carte était Northwest Aroostook. C’est de là que j’allais repartir pour la prochaine escale.

Je me suis bien rendu compte qu’il aurait été fastidieux de coller des cartes à peine longues de 187 kms pour en faire un long panoramique jusqu’en France. J’ai alors pris la décision de dé zoomer d’un clic chaque nouvelle carte pour les rendre exponentiellement plus grandes à chaque fois. Les distances furent avalées toujours plus vite à chaque fois. Or, ce qui devait arriver arriva ; je suis passé tout droit pour me retrouver au large du Kazakhstan.

Loin de moi l’idée d’être trop directif avec ce protocole puisque, comme j’en fais piteusement la démonstration, je ne suis pas arrivé exactement à destination. Mais un voyage, c’est aussi une intention de se perdre, un parcours… 

fm

François Mathieu   Photos de voyage

Direction Marseille. À défaut d’une porte au bon endroit, j’ai bien à la maison quelques fenêtres qui donnent vers l’Est. Sans surprise, Québec se situe plus au nord que la région PACA. Mais vraiment pas beaucoup, ce qui est bien plus étonnant encore. En conséquence, la route suivra un horizon droit mais déviant : deux degrés à peine.

La carte du monde devra donc pencher un peu. En trichant, il serait toujours possible de poser le portable sur des cales, ce qui me semble quand même un peu bancal vu d’ici. À l’échelle du monde, ça fait beaucoup de hauteur une fois arrivé à destination et il faudrait en redescendre, le cas échéant. Alors non, trouvons autre chose.

À la réflexion, l’ordinateur devra rester posé bien d’aplomb, on va plutôt travailler dans le cadre. Forcer d’une couple de degrés dans le sens horaire et me voilà avec un azimut rectifié, une route rectiligne, résolument aviaire. C’est avec un élastique bien tendu autour de l’écran que j’arriverai à garder le cap jusqu’au bout. Ultimement, puisse ce dernier resserrer les distances nous séparant des cousins. L’élastique sera mon ami. Ma ligne de dépassement, mon garde-fou. Le trajet Québec-PACA se déroulera comme ça, en quelques escales ficelées ensemble, le long de cette route en tension.

Cette importante traversée est décidément affaire de navigateur. Safari, le bien nommé, m’ouvre la photo satellite de Québec. On n’en restera pas là ; il faut être déterminé pour ainsi tasser une capitale, aussi modeste soit-elle à ses heures, dans la feuillure d’un cadre et ce, pour faire place à des espaces apparemment boisés.

Départ

Décidément, un tel cadrage appelle au voyage. L’image semble débalancée, l’on cherche un point de convergence. À l’Université, l’on dirait cette composition dynamique. Le mot est faible. Québec est désormais la banlieue d’un Nouveau-monde appelant les jeunes aventuriers, les prospecteurs de tout acabit et, disons-le comme ça, les parieurs. Toujours est-il qu’à l’amorce de l’élastique, une âme fébrile de Québec trépigne, fin prête à s’arc-bouter vers sa première escale. Il semble que ce sera Northwest Aroostook ME.

Première escale

Dans quel monde voyageons-nous, est-il d’ordre écologique, géopolitique, géomatique, informatique? Une plus longue investigation serait nécessaire pour déterminer par quelle chance (ou pas) j’atterris exactement sur une route, fût-elle sans nom. Quelle peut bien être sa destination? À quelle destinée la réserve-t-on? Lui connaissons-nous même un point de fuite?

L’existence avant l’essence. Ainsi semble-t-elle avoir été construite sans qu’on ait d’abord statué quant à sa dénomination et ses questions d’être en tant qu’être. Faudra-t-il un personnage politique pour couper un ruban, la raccorder à un réseau routier qui, celui-là, pourrait être nommé? Reste que ce site, en dépit d’ancrage préalable et là où il se trouve, est le pivot d’une importante rencontre internationale qui commence. L’immense édifice prend appui exactement là. Cependant, vous me permettrez d’installer le campement quelques pieds à côté de l’élastique, afin de dégager la route sans nom.

Une escale, c’est quelque part où planter le compas. C’est une terre où établir les bases d’un grand arc-boutant, une ambitieuse structure dont on ne voit pas le bout. De là, l’on peut rêver à quelque chose qui n’est pas ici. Le campement ne pourra demeurer longtemps au centre de l’image. Sitôt arrivé, je dé zoome d’un clic pour ensuite glisser autant que possible la route sans nom, son accotement et les quelques pieds environnants que j’ai piétinés, le long de l’élastique et ce, jusqu’à la bordure de l’écran. Je voyage en photo, mais toujours plein cadre ; c’est l’heure de recadrer et voir où je m’en vais.

Deuxième escale

Ah tiens, nous sommes passé par dessus une agglomération. Pour le moment, mon protocole semble généreux en matière d’espaces sauvages. Même ma cabane au Canada, introuvable jusqu’alors, s’est éventuellement effacée derrière moi. Si d’aventure elle existait, j’ai dû passer au travers sans la voir. C’est dire aussi que la deuxième étape du voyage me mènera à Acadieville.

Troisième escale

J’aurai enfin le loisir de me promener un peu, ce sera peut-être même d’ailleurs ma dernière chance. Qui sait, on s’attend à traverser les grandes eaux de l’Atlantique, et c’est pour bientôt. Vaudra mieux profiter de l’instant. Mais pourquoi diable Acadieville s’appellerait aussi Rogersville? Une double-vie, deux destinées peut-être, soit l’une pour l’essence et l’autre pour l’existence…

Quatrième escale

L’entreprise prend de l’expansion, tellement même qu’il nous faut passer d’un trait par dessus l’Île du Prince-Edouard et le Cap Breton. Et nous voilà en mer.

Cinquième escale

Sixième escale

Qui n’a jamais rêvé de zoomer à l’infini les grandes eaux de l’Atlantique jusqu’à y trouver quelque chose, une île non répertoriée, un archipel de plastique, voire quelque pas chinois où poser le pied, quelque part entre les pixels. La technologie n’y est pas encore mais il faut continuer de l’appeler de tous ses vœux. Je ne perçois pas les vagues, ni quelque artiste Français venant à ma rencontre. Pas pour le moment.

Mon grand panoramique continue de se décliner ainsi, de grands cadres se voyant prolongés dans de plus grands encore.

Dé zoomer, s’ancrer tout près de la marge, puis voir ce qui se profile encore à l’horizon :

Septième escale

Huitième escale

Reculer, avancer, c’est pas mal pareil au fond, lorsque l’œil ne trouve nulle part où se poser sur l’horizon. Mais mon élastique est toujours là. Dieu sait s’il s’est détaché à l’un ou l’autre bout. J’ose à peine imaginer le grand coup de fouet dans la mer, le temps requis pour que s’amène jusqu’ici l’onde de l’Est, celle de l’Ouest. Venant toutes deux en trombe exactement vers moi, exactement au centre d’un chemin qui s’étire entre deux mondes…

Neuvième escale

Dixième escale

J’avais pourtant bon espoir de toucher terre mais à force de dé zoomer, on accélère peut-être un peu trop.

Onzième escale

Voilà un protocole qui m’a certes permis d’accélérer tout le temps et entre chaque nouvelle escale, un protocole à la mesure de mes ambitions. Quand les distances sont grandes à ce point, l’on se dit que la destination est toujours devant, jamais ailleurs.

Mais non, je me suis déplacé beaucoup trop vite! La France est maintenant bien loin derrière moi, je suis désormais beaucoup plus proche du Kazakhstan. J’ai bien essayé de prendre plus de photos, mais bon. Parfois, on est occupé à autre chose, et le temps passe si vite.

Quelque part

Pour qui aime l’eau, c’est un beau voyage, bien qu’il manque quand même la destination qui m’a incité à partir, celle sans laquelle je n’aurais pas bougé de l’atelier. Un bon jour, j’irai certainement saluer le désormais mythique Geoff Gallant.

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